Texte D - Henri Michaux, "La Jetée", Mes propriétés, L'Espace Du Dedans
Depuis un mois que j'habitais Honfleur, je n'avais pas encore vu la mer, car le médecin me
faisait garder la chambre.
Mais hier soir, lassé d'un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée
jusqu'à la mer.
5 Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait
profondément.
Un murmure vint de droite. C'était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui
regardait la mer. "A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j'y ai mis
depuis des années." Il se mit à tirer en se servant de poulies.
10 Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d'autres âges en grand
uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées
richement mais comme elles ne s'habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu'il amenait à la
surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son
regard s'éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l'estacade(1). Ce qu'il
15 y avait, je ne m'en souviens pas au juste, car je n'ai pas de mémoire mais visiblement ce
n'était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu'il espérait retrouver et qui s'était
fané.
Alors, il se mit à rejeter tout à la mer.
Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait.
20 Un dernier débris qu'il poussait l'entraîna lui-même.
Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.
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Pout toi comment ça s'est passé ???